Dernière répétition de juin. On range les partitions, on se dit à la rentrée, quelqu'un lance une date de reprise que personne ne note vraiment. Et sur le trottoir, invariablement, la même phrase revient dans la bouche d'un ou deux choristes : en septembre je serai bon à jeter, il me faudra trois mois pour retrouver ma voix. C'est dit sur le ton de la plaisanterie, mais ce n'est pas une plaisanterie. C'est une vraie inquiétude, et elle mérite qu'on la regarde en face, parce qu'elle repose sur une idée fausse qui coûte à beaucoup de choristes un été entier de culpabilité.
La voix ne rouille pas
Commençons par la bonne nouvelle, et elle est plus solide qu'on ne le croit. Vos cordes vocales ne sont pas un muscle qui fond en deux mois d'inactivité. Ce sont des replis de tissu, mis en vibration par un souffle. Elles ne perdent pas leur souplesse parce que vous avez passé juillet à ne rien chanter d'autre que la radio en voiture. Vous parlez tous les jours, vous riez, vous appelez quelqu'un à l'autre bout du jardin. Votre instrument travaille, même quand vous ne lui demandez rien de musical.
Ce qui s'affaiblit, en revanche, c'est autre chose. Ce sont les coordinations. Le chant, c'est une série de gestes fins qui se déclenchent ensemble sans qu'on y pense : le souffle qui s'installe bas, le larynx qui reste souple, la voyelle qui trouve sa place, l'écoute qui ajuste la justesse au dixième de seconde. Ces automatismes ne disparaissent pas, mais ils perdent leur immédiateté. Ils redeviennent volontaires. Et un geste volontaire est un geste lent, un peu raide, un peu maladroit.
C'est exactement la sensation qu'on a en septembre. On ne chante pas moins bien. On chante avec un léger retard sur soi-même. Le son est là, mais il faut le chercher au lieu qu'il vienne. Et parce que cette sensation est désagréable, on l'interprète comme une perte, alors que c'est simplement un réveil.
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Il y a pourtant des choses qui se dégradent, et il vaut mieux savoir lesquelles pour ne pas s'inquiéter des mauvaises.
La première, c'est l'endurance. Une répétition de deux heures, c'est un effort respiratoire soutenu, avec une posture tenue longtemps et une concentration qui ne retombe pas. Ça, ça se perd vite, et ça se récupère vite aussi. Trois répétitions et c'est réglé.
La deuxième, c'est la lecture. Déchiffrer, suivre une ligne, anticiper un intervalle, tout cela est une gymnastique de l'œil et de l'oreille qui s'émousse dès qu'on cesse de la pratiquer. Personne ne s'en plaint jamais en septembre, parce que personne ne fait le lien. On se dit que la nouvelle pièce est difficile, alors qu'on est simplement rouillé sur la lecture.
La troisième, et c'est la plus importante, c'est l'écoute collective. Chanter dans un chœur, c'est ajuster en permanence sa voix à celle des autres, sentir le pupitre voisin, respirer au même instant que douze personnes. C'est une compétence sociale autant que musicale, et elle se construit dans le temps long des répétitions. Deux mois de solitude vocale la mettent en sommeil. C'est pour cette raison que la première répétition de septembre sonne toujours moins bien que la dernière de juin, alors qu'individuellement personne n'a régressé.
Le vrai risque n'est pas vocal
Voilà où je veux en venir. Le danger de l'été n'est pas physiologique, il est mental. Deux mois sans chanter, c'est deux mois pendant lesquels le chant sort de votre vie quotidienne. Il quitte votre agenda, il quitte vos conversations, il quitte votre corps. Et quand quelque chose quitte le corps assez longtemps, on finit par se demander si on en a vraiment besoin.
Je vois chaque année des choristes qui ne reviennent pas en septembre. Presque jamais parce qu'ils ont perdu leur voix. Parce qu'ils ont perdu l'habitude. L'été a créé un vide, et le vide s'est rempli avec autre chose, un cours de yoga, un mardi soir tranquille, une série. La place était prise. Ce n'est la faute de personne, c'est mécanique.
C'est pour cela que je défends une idée simple, et qui n'a rien à voir avec la performance : chantez un peu cet été. Pas pour entretenir un instrument qui n'en a pas besoin. Pour entretenir un lien.
Un peu, ça veut dire très peu
Et là, entendons-nous bien sur ce que veut dire un peu, parce que la plupart des conseils qu'on trouve sur le sujet sont irréalistes et donc inutiles. Personne ne va faire une heure de vocalises quotidienne au bord de la mer. Ce n'est ni souhaitable, ni nécessaire.
Ce qui suffit, c'est un contact régulier et court. Dix minutes, deux ou trois fois par semaine, à chanter quelque chose que vous aimez, sans exigence, sans partition si vous voulez. Une pièce du programme de juin que vous connaissez encore par cœur. Une chanson qui n'a rien à voir avec votre chœur. Peu importe le contenu. Ce qui compte, c'est que le geste ne devienne pas étranger, et que votre cerveau continue de ranger le chant du côté des choses normales de la vie, pas du côté des activités de septembre à juin.
L'été n'est pas une pause à subir. C'est la seule période de l'année où vous chantez sans que personne n'écoute, sans qu'on vous demande d'être juste, sans concert au bout. C'est probablement le moment le plus libre de toute votre année de choriste. Il serait dommage de le passer à culpabiliser en attendant la reprise.
Et vous, qu'est-ce que vous faites de votre voix en juillet ? Racontez-moi en commentaire, ça m'intéresse vraiment de savoir comment chacun traverse ces deux mois.
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